
Sur la notice de la khâsserole, il est écrit qu’on peut tout y faire : de l’histoire, de la philosophie, de la littérature, parfois tout en même temps, et cela en théorie sans risque pour le revêtement poli en inox. C’est beau, ça brille, c’est neuf, même après quelques vaisselles sévères et la préparation de quelques festins. Octobre. Euphorique, l’éponge Spontex entre en scène, on l’appelle Démosthène ou Jules Ferry, Merleau-Ponty peut-être ; doublement abrasive, elle râpe les parois de la casserole qui frissonne. Et le revêtement perd de sa fraîcheur, fatigué, il n’est plus aussi étincelant que dans sa prime jeunesse, à l’heure des premières pommes de terre en robe des champs, épluchées avec soin par un grand chef à la main délicate pour le peuple khâgneux. Maintenant, ce dernier tranche soigneusement les aliments à la broyeuse, raffine à cuire au lance-flamme. Il mélange, il prépare et il épluche encore, il bat les mêmes œufs battus trois semaines plus tôt, les mêmes plats cuisent et recuisent ; le collège des savants chefs de cuisine rajoutent une tonne d’ingrédients inédits parce qu’au concours, definitely, on ne mange pas à la carte. Le programme, pour cette année encore, c’est tout.
Bienvenue au « Petit Mitron de la Rue d’ULM », pas de plat du jour, pas de menu, pas de carte des vins, juste l’addition.
En histoire, la France de 1870 à nos jours, ou presque, le Monde, de 1914 à nos jours, ou presque. « Un programme impossible à voir en deux ans [sous entendu : pour apprécier pleinement ce non-programme, il serait judicieux de khûber] » selon les termes du divin prof’. Les chefs de cuisine cuisinent maintenant pour une garnison : c’est une marmite gigantesque, de la taille d’une cuve à mazout, qu’ils remplissent de polycopiés gras, avalés par le tourbillon d’une boue épaisse. Cette soupe, il faudrait que nous la mijotions, nous, petites casseroles brûlées par deux ans de cuisson.
A force d’être gavée, la khâsserole déborde ou devient passoire, elle ne retient plus rien. Les cuissons sont bâclées mais il faut cuire. Toujours cuire. Le gaz brûle jour et nuit, on pense aux révisions sans fin, sur une table ou sur un oreiller. Et quand on aura fini de réviser, il faudra continuer. Retiens ce nom, retiens tout, retiens cette date, c’est important, crucial. Plan Freycinet, 60000km de voies ferrées prévues en 1914. 60000. Freycinet 60000 ! Crucial. Fiches de fiches de fiches : mise en abîmes de boites de conserve dans de petites boites de conserve dans de plus grosses boites à la sauce poupée russe. Dans mon esprit sous vide, une choucroute géante où Poincaré chevauchant une saucisse croise Aristote emmêlé dans le chou blanc. Mac Mahon, les pieds dans le Riesling, converse avec un bout de lard. Pas de panique. Jean Pierre Richard est là pour s’entretenir avec les pommes de terre vapeur.

Ces « vacances » entre guillemets se terminent : et d’ailleurs, pourquoi ces nécessaires guillemets ? Par définition, les vacances correspondent à une période de détente, une parenthèse qui rompt avec les activités qui occupent le reste de l’année. J’allais dire, « qui rompt avec le travail », mais j’aurais par là même affirmé que Baptiste est toute l’année en vacances, ce qui est faux, bien sûr. Or, les vakhânces, car il est facile de mettre des kh^ dans un mot pour « faire » (hypo)khâgneux, sont tout sauf des jours de détente. Ne sommes nous jamais plus tendus qu’en « vacances » ? Lorsqu’on ne travaille pas, nos pensées se crispent sous le coup d’une mystérieuse injonction qui dit qu’il faudrait travailler. Lorsqu’on travaille, un aveu intérieur clame qu’il serait grand temps d’avoir des vacances. La solution est peut-être de s’engager dans la voie d’un Otium actif et volontaire (pour les non-initiés : « le loisir studieux », une mauvaise traduction Guillaume Budé). Une idée opportune pour Jean Pierre Richard, toujours lui : Elasticité du congé (un nouvel essai, à lire ou non, mais qu’il est du meilleur goût d’exhiber dans sa bibliothèque).
« Alors là, vous allez me dire », le temps de la Khâgne n’est-il un vaste champ d’Otium ? Vaste débat. Le khâgneux est-il donc condamné à n’avoir que des vacances entre guillemets ? Y aura-t-il une alerte chimico-antraxo-nucléaire au lycée Henri Poincaré pendant une épreuve du concours de l’ENS ? Les barbus prendront-ils en otage notre prof’ de philo pour l’empêcher de poursuivre son cours sur « les sciences et le raisonnement mathématique » ? Thibaud ramènera t-il du saucisson biologique des Vosges pour célébrer dignement les apéros post-concours ? Le Roy va-t-il oublier de khûber ? Mourrons nous enfin en khâgne ou survivrons nous ? Une somme de questions auxquelles nous répondrons au cours des prochaines semaines…
Bonne (dernière) rentrée khâgneuse à tous !



















