Khâgne 2199
Extrait d’un article du magazine Virtus et Logos paru le 2 janvier 2199

« En 2008, les experts s’accordaient à dire que les classes préparatoires et plus encore les classes de khâgne/hypokhâgne étaient des cursus moribonds, proprement inutiles et inadaptés à la vie sociale et économique des sociétés numériques tertiarisées ; seule la sclérose du système incapable de réforme leur laissait un sursis. Mais avec l’avènement de l’Europe Fédérale et l’adoption du latin comme langue de consensus au Parlement et dans l’administration, la Khâgne devenait la voie royale pour entamer une carrière dynamique dans les structures européennes ; la province de France s’assura d’ailleurs une hégémonie à tous les échelons de l’Administration Fédérale grâce au nombre et à la qualité supérieure de ses latinistes.
Les crédits attribués aux universités furent réorientés vers la Khâgne ; de nombreuses réformes progressistes furent menées, réformes qui manquaient parfois de raison mais l’euphorie était trop grande chez les partisans historiques du latin et du grec, désormais dans les fauteuils de puissants fonctionnaires, pour juger avec modération des moyens déployés et des conséquences. Une atmosphère de grand soir portait les langues anciennes. A titre d’exemple, on peut citer cette loi adoptée par les eurodéputés en plein mois d’août, qui élargissait le rayon stylistique du thème latin à Tacite alors qu’il avait été traditionnellement centré sur la prose cicéronienne, seule admise ; une mesure qui permettait d’omettre un mot sur deux et qui autorisa par conséquent les ellipses en tout genre : un évident problème lors de la rédaction de textes de loi, où certains alinéas voire même paragraphes étaient sous-entendus et devaient se déduire du corpus. Une vraie révolution pour le droit Fédéral.
L’association des amis de Guillaume Budé, qui avait en charge la publication et l’établissement des textes latins et grecs s’opposa farouchement à cette loi et manifesta dans les rues de Bruxelles un jour de novembre, qui sera plus tard connu comme le « mardi noir pas cool du tout ». Les rebelles partisans de Budé étaient d’autant plus excités qu’ils contestaient le projet de création d’un Institut Fédéral des Sciences et des Textes gréco-latin et du Contre-espionnage, avec des prérogatives plus amples encore que la CIA aux Etats-Unis. Les manifestants furent molestés par les forces de l’ordre puis se retranchèrent dans la Bibliothèque Fédérale avant d’être massacrés par des troupes d’élites qui avaient donné l’assaut. Les terroristes survivants furent jugés selon le Droit Fédéral Tacitéen et par conséquent condamnés pour « Archaïsme, détournement de, être, public » (Droit Tacitéen, VI, 234, §12) à 30 ans de version forcée.

Dans le même temps, de grandes mesures révolutionnaient l’hypokhâgne. Après 8 semaines de grève générale des (hypo)khâgneux, un mouvement historique qui menaçait gravement l’équilibre économique de l’Europe Fédérale, amplifié par des grèves de solidarité des cheminots, des producteurs d’agrumes et du syndicat des chauffagistes nucléaires en colère (SCNC), le gouverneur de la province française céda et accorda le droit de faire jusqu’à 5 années d’hypokhâgne avant d’entrer en khâgne. On instaura également de nouvelles matières et de nouvelles options, à l’image des 9 heures hebdomadaires de thème araméen ou encore des 7 heures de Sémiotique et Poésie du dialecte hittite archaïque. On peut toutefois remarquer que l’option érudition, plébiscitée depuis le XXIème siècle par des précurseurs comme le célèbre professeur de Nancy dit « Papi », docteur en littérature médiévale et scatologie et dont la thèse sur le beau frère de pascal est devenue un best seller au tout début du XXIIème siècle, cette option, était de loin la plus populaire et la plus efficace.

L’invasion des martiens en 2126 ne perturba pas outre mesure l’application de la loi d’abolition du sommeil en (hypo)khâgne votée quelques mois plus tôt. Les martiens, de surcroît, qui s’avérèrent finalement pacifiques après de durs combats, s’attaquèrent à la numérisation des deux derniers ouvrages de la race des livres papier qui avaient été presque intégralement balayés par la vague néo-numérique des années 2100 : le grand Bailly et le grand Gaffiot. La numérisation de ces deux monuments avait été jusqu’à lors technologiquement inaccessible au genre humain. Au prix d’efforts de recherche incalculables, les hommes avaient seulement pu intégrer un module de lévitation dans ces deux dictionnaires, dictionnaires qui pouvaient donc voler aux côtés de leur propriétaire (un programme de recherche financé à 90% par l’assurance maladie fédérale, dans le cadre d’une campagne de prévention des déchirures musculaires).
Les martiens réussirent techniquement cette numérisation et avaient même pu intégrer une commande vocale dans le Gaffiot ; de leur propre aveu cependant, ils s’estimaient absolument incapables de développer un tel moteur de recherche dans le Bailly et même dans la syntaxe grecque, bien trop opaque et complexe. Ils préférèrent se pencher sur le perfectionnement de propulseurs hyper-espace au colza, nécessaires au développement durable de l’Univers ou bien du Cosmos ou bien de Ce Que Vous Voulez. Les khâgneux demeuraient donc seuls maîtres de la technologie grecque antique. […] »
Virtus et Logos, A.d. IV Non. Jan. MMCMLII a.U.c
Mais d’ici là… excellente année 2008 à tous !