III. Des sangliers, une grande prêtresse et des sandales

[Arrivés au temple de l’Alternative, Baptistophon et Yaniclès ont rencontré pour la première fois Alternativus, le maître de la Koppistique, une étrange discipline philosophique qui fait grand débat à Rome. Ils peuvent espérer être admis dans cette école, non sans avoir rempli au préalable un dossier d’inscription. Problème : il est midi passé et nos deux amici ont très faim. Dans le vaste palais, il s’agit maintenant de trouver les cuisines…]
Le palais de Patricus Koppus Alternativus était grand, très grand. Heureusement, des panneaux directionnels guidaient le visiteur non initié. Par là, 20m à droite, ce sont les thermes. Plus loin, 30m à gauche en prenant l’escalier parallèle au sol, ce sont des salles de cours. En dessous, par un escalier qui s’enfonce en montant à droite, c’est une manufacture de toge. Enfin, à 50m et après avoir franchi plusieurs carrefours, Baptistophon et Yaniclès parvinrent aux cuisines, qui se trouvaient tout à côté du bureau de recrutement, facilement identifiable grâce à la pancarte en marbre: « Pas d’alternative : engagez vous ! ». Les estomacs, usés par la longue marche, grondaient. Les deux amis décidèrent, dans le consensus général, de faire taire leurs ventres respectifs avant de compléter les bulletins d’adhésion à l’école Koppistique.
Tout au fond des cuisines, un homme imposant s’affairait à la préparation d’un sanglier, sculptant la carcasse à grands coups de couteau. Du sang giclait et la toge couverte de tripes, l’homme, débonnaire et chaleureux, se présenta. Nos deux amici apprirent qu’il se nommait Poulèrisottos, un esclave celte, du massif des Vosges, affranchi par Alternativus mais resté à son service. « Poulèrisottos vobis salutem dat, peregrinatores ! Vous êtes nos invités mais vous ne trouverez rien ici pour sustentez votre estomac, il n’y a guère que du vin… et bien sûr, de la nourriture pour votre esprit ! Au menu aujourd’hui, une œuvre de ce stoïcien flambeur, Sénèque me semble t’il ». Un rire aussi gras que le bonhomme emplit la pièce ; Poulèrisottos décocha alors une tape dans le dos de nos amis, qui supportèrent la caresse et s’abstinrent de répondre : « haha ! ça marche à tous les coups ! Je rigole, il ne faut pas trop se prendre au sérieux, surtout chez Alternativus : la nourriture est au congelator, mais avant tout, que désirez-vous boire, mes amis ? ».
Les estomacs se rassuraient, le repas était fastueux, Baptistophon négociait un quatrième sanglier, Yaniclès était surpris parce que des danseuses n’agrémentaient pas le repas, et tous deux refusaient avec peine le vin brut proposé par Poulèrisottos. Ce dernier, déçu, esquissait invariablement une grimace puis avalait d’une traite le contenu du verre ; il était fidèle, sans doute, au précepte de « non gaspillage », sacré pour les Celtes. Une fois les assiettes vidées, ils pourraient enfin envisager de remplir ces formulaires.
Et tout à coup ! Des cris, des éclats de voix, le martèlement d’une armée de pas, résonnèrent dans le palais. Soudainement, la cohue passa dans l’allée centrale et à travers l’embrasure de la porte de la cuisine, on ne vit qu’un éclair. Le bruit s’éteingnit. Une seule image restait imprimée, la vision d’une femme, dégageant un charme mystérieux, vêtue de tissus précieux. Son parfum capiteux couvrait même l’odeur de sanglier grillé. Yaniclès se précipita dans le couloir, la cohorte avait disparu, l’air était à nouveau calme. Il pressa le cuisinier de questions :
« Dis-moi, vénérable et très bon Poulèrisottos, qui est cette femme ?
- Tu es bien curieux, mais je vais te répondre. Celle que tu as vue n’est autre que Sophididias, grande prêtresse et présidente de l’association Ni Pythie Ni Soumise. On rapporte qu’elle aurait séduit Apollon en personne alors qu’Auguste la convoitait ardemment ! C’est du moins ce qu’a raconté le frivole Ovide, à se demander pourquoi il a été exilé… »
Restait à savoir la raison de sa présence dans le temple de l’Alternative.
C’est alors qu’une rumeur assourdissante se fit entendre, au lointain, accompagnée d’une marée de petites tâches noires qui se répandaient dans les champs autour du palais et coulaient entre les collines. Eparpillés et purulents, des points rougeoyants tanguaient au gré du mouvement de cette vague. C’était la plèbe, enragée, convergeant vers le temple de l’Alternative. « Cela ne me dit rien qui vaille, dit Poulèrisottos, allons trouver le Maître, il trouvera bien une alternative ».
Ignorant l’épopée digestive qui bataillait dans leurs estomacs, nos deux amis filèrent à toute allure trouver le maître de la Koppistique. Poulèrisottos, allumé par le vin de Thessalie et cependant maître dans l’art de paraître absolument sobre, les suivait de près ; il fût néanmoins distancé et finalement perdu dans la grande allée centrale, assommé en pleine course par sa volonté pieuse de ne gaspiller aucune goutte de vin. Haletants et la panse bouleversée, Baptistophon et Yaniclès se blottirent discrètement derrière une colonne, au premières loges pour observer la scène qui se jouait. Alternativus et Sophididias était en grande conversation.
« Alternativus, mon ami, il te faut partir ! Rome veut la peau de ta toge. On dit que tu as souillé la cité : toutes les créatures de Jupiter naissent rose fluo ! »
- Sophididias, je ne crains ni Rome, ni la Cité… Tiens, c’est beau ça : ni… ni… NEVE ! NEVE ! … Je ne fuirai donc pas ! Pourquoi crois-tu que je porte des sandales ?
- Parce que tu crois à l’immortalité de l’âme, je le sais très bien ! C’est le titre de ton dialogue eschatologique, De la mort heureuse les pieds chaussés. Mais l’alternative est décapitée, tu dois partir. Je te ferai partir. »
[Suite et fin, bientôt]
Les épisodes précédents
II. Des crocodiles, des courtisanes et de l'Alternative








11 Comments:
ça fait plaisir d'avoir de la lecture, c'est toujours aussi marrant et bien écrit.
ça pulse !
l'encablure (1/10 du mille marin, soit 185,2 mètres ) de la porte....
sinon ni pythie ni soumise est une trouvaille .
bonnes vacances z a vous
Le K.
Je commençais à m'inquiéter... contente de vous retrouver tous les deux. J'attends la suite...
P.S: y'a-t-il une référence voulue à mon premier sujet de kholpe? Ni...ni... peau de chien!
Il s'agissait de l'embrasure de la porte, non pas de l'encablure, MEA MAXIMA CULPA ! L'erreur est rectifiée.
L'ultime épisode arrive courant août.
Il n'y aura pas de spoiler d'ici là... même si je peux confirmer l'apparition d'une divine guest-star pour le final.
Bonnes vacances à tous !
j'aime ta playlist ! Les bodyrockers provoquent une nostalgie critique de la danse des mains .
Mon coeur balance entre bodyrockers et "Roche" de S. Tellier... la version eurocks que tu m'as envoyée est terrible ! Il manquerait plus qu'un peu de soleil en moselle-est pour avoir une impression de sable chaud... (ce ne sera que de la boue tiède)
Salam alekum sidi Yaniclès !
Vivement le dernier épisode , qu'on sache ce que la plèbe en délire va faire D'Alternativus ( sera-t-il brûlé vif ou bien écorché ou bien jeté en pâture à l'affreux cerbère Kienerius ?).
Figure-toi que si tu te rends rapidement chez ton marchand de journaux , tu peux acquérir pour quelques sesterces le premier épisode d'une série intitulée "PANZER" portant sur les blindés alemands de la Seconde Guerre Mondiale avec une reproduction au 1/72° d'un véhicule blindé teutonisant près à rugir un terrible "Heili Heilo" (ou bien autre chose)
à+ khâgneux ou bien fâkheux et comme on dit dans l'aviation de chasse :"BORDEL ET MORT AUS C...!"
J'y jetterai un oeil, même si je doute que j'aurai le temps de me lancer dans la réalisation d'une maquette (ce ne serait qu'un modèle "Panzer en chaîne de montage août 1944"). En revanche, j'ai vu en vrai ce qu'on appelle un Hélicoptère français P4 (j'espère que tu saisiras la nuance) ; j'ai même eu la chance d'être héliporté...
Enfin de retour ! Vous êtes toujours aussi cinglés :D
Assez d'estomacs pour me sustanter, et je ne sais pas pourquoi, j'aime beaucoup ce congelator. Valke !
Ce n'est point une maquette à monter mais plutôt un véhicule-jouet déjà fabriqué à la main par de gentils petits Chinois qui , si tu remarques un défaut de montage , seront gentiment placés dans un gentil bain de gentil acide gentiment sulfurique par de gentils patrons évitant ainsi de devoir leur donner de gentilles indemnités de licenciement .
Rira bien qui rira jaune ( cf Achille Talon)
au fait , est-il vrai que Valota n'a rien eu comme j'ai pu lire sur le site de M.Aubertin ?
ps: un P4 ? une Gazelle ?
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